Vies de mer : l’énergie au fond des abysses

Au cours de recherches fécondes et excitantes, le regard des autres a permis à Anne-Marie Kelecom d’avancer dans son travail.

En 2014, Anne-Marie Kelecom nous avait déjà accordé un entretien axé sur son parcours de céramiste (vous pouvez le retrouver ici).

Lors des derniers Goûters, de retour du Japon, elle abordait une nouvelle recherche axée sur la mer, les abysses et la vie qu’on y trouve, contre toute attente. Elle y avait présenté quelques-uns de ses premiers essais : « Créer ces petits tableaux était vraiment exaltant, excitant, car c’était un travail de recherche qui portait aussi sur les matières. Mais, très, vite, je me suis rendu compte que ce n’était pas abouti, un peu comme des croquis pour un peintre. Je ne parvenais pas à me poser, à me centrer. Très riche, la période d’échantillonnage a duré très longtemps, cela bouillonnait. »

Le regard des autres

« Puis, j’ai eu la chance de pouvoir passer l’hiver dans un atelier à La Borne. J’étais entourée d’artistes et, lorsqu’ils venaient prendre le café, je leur montrais mes échantillons de recherche. Et, très vite, une amie peintre m’a dit : “Anne-Marie, quand tu me parles de ton travail, tu évoques le néant, la vie, mais lorsque je le regarde, je vois l’énergie, mais le vide auquel tu accordes beaucoup d’importance, je ne le perçois pas.” »

Cette conversation provoque un déclic chez Anne-Marie et amorce une phase de réflexion. Elle commence alors à créer des plaques beaucoup plus grandes, où la part dévolue à la vie est minimisée : « En fait, je devais aussi travailler sur les proportions, pas seulement sur les matières, trouver l’équilibre. Ensuite, j’ai eu envie de repos et de douceur et j’ai créé des coussins, grosses masses uniformes avec juste un jaillissement de vie. Contrairement à ce que je pensais au début, l’énergie se perçoit plus facilement si son espace est restreint. J’ai pu analyser, épurer et trier. Avec ce travail sur les vies de mer, c’est le contact avec mes amis artistes qui m’a fait avancer, j’ai eu besoin du regard des autres. »

Après les coussins, elle désire créer de grands tableaux « pour jouer sur les proportions entre l’énergie et le néant ». Mais ces formats interdisent l’utilisation de fours improvisés et imposent quasiment le recours à une usine. Par chance, un ami peut l’aider et elle peut en cuire. Mais, le passage obligé par une étape d’expérimentation fait que sur quatre plaques, une seule est aboutie. « J’aimerais recommencer, mais, vu le coût, cela ne sera possible que dans le cadre d’une commande ».

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Une des pièces où Anne-Marie entrepose son travail.

Jeux de matières

Ce travail qui allie grès et porcelaine fait appel à deux manières de procéder. « Pour la partie sombre de la plaque, je travaille lentement, j’enduis, je morcelle, je tapote, j’utilise des effets de matière, c’est un travail de fond. Par contre à l’opposé la porcelaine, qui représente l’énergie, est une matière capricieuse, qui a beaucoup de mémoire. La création s’opère sur le vif. La gestuelle du pliage importe énormément. »

Animer des lieux

« J’aime beaucoup animer des lieux. On m’offre un cadeau lorsqu’on me demande de mettre en place une installation. Cela m’oblige à examiner son histoire, à “entrer en communication” avec lui. En 2009, j’avais créé des conversations dans un lavoir. J’y avais placé de grosses sphères en flottaison, et sur le bord, deux mains un peu brutes, en hommage aux laveuses. Le plus intéressant, au-delà de l’exposition, c’étaient les échanges entre visiteurs que cela déclenchait. »

Créations en forme de gouttes d'eau.

Gouttes d’eau

Cette année, pour les Goûters, Anne-Marie pense amener quelques pièces en écho avec le thème de l’eau exploré par les enfants. « J’aime proposer un travail en cohérence soit avec le lieu, soit avec les personnes qui exposent. »