Philippe Thouvenin : « Tout vient de la littérature »

Dessins, peintures, l’hiver, sculpture le reste de l’année, l’activité de Philippe se calque sur les saisons. Quant à son inspiration, elle est indissociable de l’écrit.

Incontournable, la question sur les débuts ! Quand avez-vous commencé ?
Philippe Thouvenin : Enfant assez solitaire, j’ai toujours dessiné. Je passais beaucoup de temps chez mes grands-parents qui possédaient une scierie. Leur production était très spécifique. Ils fabriquaient, pour l’Allemagne, des navettes de tissage en charme, une essence très marginale. Pour terminer le produit, ils donnaient un coup de lame qui générait une chute de 40 cm sur 15 cm pour quelques millimètres d’épaisseur.  Mon grand-père, qui écrivait beaucoup achetait les stylos bille par cartons entiers, j’y piochais et dessinais à tour de bras sur ces fameuses plaquettes… qui servaient ensuite d’allume-feu. C’est pour cette raison qu’elles ont toutes disparu. Mon utilisation de l’encre de Chine sur papier aquarelle en est l’écho.

Plus tard, jeune forestier, durant mes loisirs, je peignais des icônes à l’huile et à l’or sur des portes d’armoires ou des fonds de meubles récupérés dans des ventes.

Comment êtes-vous venu à la sculpture ?
Ph.T. : Après les portes, j’ai sculpté des poutres que j’ai commencé  avant de les peindre. Sculpter et peindre ont d’abord occupé les loisirs que me laissait mon métier de forestier. Puis, durant les quinze dernières années d’activité, j’ai pu faire cohabiter les deux, car, avec un collègue, nous avions un atelier qui travaillait pour le service évènementiel. Lorsque j’ai pu prendre ma retraite à 55 ans, j’ai décidé de consacrer le deuxième volet de mon existence à la sculpture et au dessin avec une liberté thématique totale. Installé à Rouvres-en-Plaine depuis 2006, j’y peins l’hiver et sculpte les trois autres saisons.

Votre métier a sans doute favorisé votre connaissance du bois et de ses essences…
Ph. T. 
: L’école forestière m’a donné les bases, puis j’ai appris à connaître le bois à travers les martelages, la sylviculture, les ventes de produits en régie, les produits façonnés. J’ai découvert ce que sont vraiment le chêne, l’alisier torminal, le sorbier domestique… J’ai eu la chance de pouvoir acquérir les surbilles (Partie du fût de l’arbre qui se trouve au-dessus des grosses branches) laissées sur le terrain par les marchands. J’ai ainsi pu me constituer un stock de bois précieux suffisant pour travailler. Bien sûr, il diminue, mais dans les expositions certaines personnes me proposent du noyer, du cerisier… Je ne dis jamais non et j’offre une petite sculpture en échange. C’est un troc très sympathique.

Quel bois préférez-vous travailler ?
Ph. T. : Tous les bois français, les bois durs : alisier, sorbier, noyer, buis, if, houx, frêne, hêtre, érable. Je mets de côté les résineux qui ne sont pas intéressants en sculpture. Un bois coloré est très séduisant. Je choisis l’essence en fonction du sujet. Je puise dans mon stock en fonction des commandes ou de mon inspiration. Je compte environ cinq ans pour qu’un bois soit sec.

Pouvez-vous me décrire votre atelier ?
Ph. T.
: Je travaille sous un auvent, d’environ six mètres carrés. Je n’ai pas besoin de grand-chose, un établi, une pince, des gouges, des ciseaux à bois, des rifloirs, des râpes, mais ce sont de petits outils. J’utilise une tronçonneuse, une scie à ruban, mais de façon marginale. À l’heure actuelle, mon outil principal est la gouge, mais j’ai réalisé ma première sculpture avec un tournevis affuté.

Ce qui laisse entendre que vous êtes autodidacte…
Ph. T. : J’ai effectivement appris tout seul. Lorsque j’habitais à Château-Vilain, un sculpteur réputé y était installé. À l’époque où je peignais des icônes, j’étais allé le voir et lui avait demandé de m’initier à la sculpture sur bois. Mais cela ne l’intéressait manifestement pas. Il m’a dit : « Tu t’achètes des outils, tu tapes dans un morceau de bois, tu rateras, mais c’est formateur… » J’ai obtempéré, mais je me suis juré de ne jamais répondre de cette façon à quelqu’un qui me solliciterait.

Quel est votre démarche, votre processus créatif ?
Ph. T.
: Tout vient de la littérature. Ce sont les mots qui donnent le point de départ. Dès que je tombe sur un texte, poésie, fragment de roman… qui m’interpelle, je le recopie, je l’illustre sur ce que j’ai sous la main, un coin d’enveloppe… Ensuite, j’accumule les croquis préparatoires que je retravaille. Pour un animal par exemple, je vais les épurer au maximum pour en éliminer tous les détails inutiles.

En peinture, comme en sculpture je travaille parfois en série. Pour celles des sages, par exemple, je suis parti de trois personnages qui, pour moi, symbolisaient la sagesse, puis j’ai voulu poursuivre. Le calligraphe est arrivé ensuite, puis le peintre d’éventail inspiré par le roman éponyme d’Hubert Haddad, et le vieux pèlerin et le griot.

L’influence asiatique est très présente dans votre œuvre. Pourquoi ?
Ph. T. 
: Le côté épuré, zen, d’œuvres de peintres comme Hokusaï, Utamaro Hiroshige, Sharaku tous les grands peintres me parlent, m’attirent, m’intéressent. Parfois, j’écris des haïkus en écho avec une sculpture ou un dessin, mais je ne les expose pas systématiquement. Je les ai sous le coude et je les montre ou pas en fonction de l’intérêt des visiteurs.

À côté de cela, vous avez aussi touché à l’hyperréalisme…
Ph. T.
: Oui, mais cela reste anecdotique. C’est venu d’une rencontre avec Jacques Chéreau qui fait des sous-vêtements en tilleul avec des dentelles très précises, un travail remarquable qui m’a donné envie de tenter l’expérience. Comme je ne voulais pas « faire du Jacques Chereau », j’ai cherché une autre source d’inspiration. J’avais vu dans Télérama une publicité pour une marque de cigarettes avec une veste de cow-boy. J’ai donc fait une veste, puis un kimono. Quand je suis arrivé à Rouvres et ait décidé de vendre mes créations, j’ai dessiné une selle et j’ai comptabilisé le temps mis pour pouvoir définir un prix. Cent cinquante heures ont été nécessaires pour la sculpter et au prix de l’heure d’un plombier cela fait beaucoup de zéro. En plus d’être invendable, c’est un style qu’on retrouve un peu partout, ce qui fait que j’ai abandonné ce domaine.

Mais c’est un clin d’œil intéressant, lors d’une exposition, les visiteurs ont souvent quelques secondes d’hésitation et on envie de toucher. Ne pas hésiter à le faire, une sculpture c’est aussi un plaisir tactile.

Le côté humoristique me plaisait, mais je me retrouve beaucoup plus dans les personnages de la sagesse ou dans les animaux, avec ce côté épuré, dans la filiation de François Pompon, qui, à l’époque, a osé et est allé à l’encontre de ce qui se faisait.

Revenons à la technique, votre bois est poli. Cire, vernis ou même peinture ?
Ph. T.
: L’épure demande beaucoup de ponçage. J’y consacre autant de temps qu’à la taille. À une époque, j’ai verni, à une autre, j’huilais, désormais je ne fais plus rien, je laisse la pièce en bois brut. Si l’essence le permet, je frotte bois contre bois avec une pièce de bois dur, du buis, de l’if après le dernier abrasif. Cela donne une légère brillance. Le vernis accentue les couleurs, mais les déforme aussi. À une période, je peignais mes sculptures, mais il faut faire très attention, toutes les essences ne prennent pas bien. J’ai ensuite peint les socles avec de l’encre de Chine. Là encore, prudence, sur le tilleul par exemple, l’encre fuse, ressurgit. Par contre, le hêtre se comporte comme le papier. Mais cela donne l’occasion d’allier peinture et sculpture, c’est intéressant.

Exemple d'hyperréalisme : une selle.

Exemple d’hyperréalisme : une selle.

Dessins et sculptures exposés à Chevignerot (Granges et jardins) en 2017.

Dessins et sculptures exposés à Chevignerot (Granges et jardins) en 2017.

Oiseau. L'épure exige beaucoup de ponçage.

Oiseau. L’épure exige beaucoup de ponçage.

Le calligraphe.

Le calligraphe.