Nicolas Contreras : « La terre est un corps qui a des choses à nous révéler »

Après avoir fait vivre et évoluer des images, il a découvert le métier de potier, un métier où il interagit avec la matière et qui l’inscrit dans une longue lignée d’artisans et dans l’Histoire.

Potier n’est pas votre premier métier ? Quel est celui que vous avez exercé auparavant ? Quelles sont les raisons de votre choix ?
Depuis que je suis tout petit, j’ai toujours passé beaucoup de temps à dessiner. Au lycée, j’ai suivi la filière arts appliqués, j’ai passé un an aux beaux-arts, puis je suis devenu infographiste et webmestre. J’ai longtemps travaillé dans une association culturelle, un lieu ouvert sur le monde. Quand je l’ai quitté, l’idée d’aller dans une boîte de publicité ne me convenait absolument pas, j’ai alors cherché ce qui me paraissait le plus proche de mon travail d’infographiste. Et pour moi, c’est le tournage. En graphisme, on passe son temps à faire évoluer un visuel ; lorsque l’on tourne, un geste, un toucher, et la pièce est transformée. Pour être sûr, j’ai essayé un peu d’ébénisterie, la mosaïque, j’ai taillé le marbre. Cela m’a beaucoup plu, certes, mais si l’on travaille un geste, le résultat visuel n’arrive qu’à la fin. Je m’ennuie vite, il me fallait un métier d’action ; être sur le fil en permanence.

Avez-vous suivi une formation ? Comment avez-vous négocié votre reconversion ? Avez-vous fait des rencontres déterminantes ?
Une fois le tournage choisi, j’ai passé un CAP. En fait, cela a été facile, il m’a suffi de dire oui à chaque opportunité. J’ai rencontré une mosaïste qui m’a bouleversé par son exigence dans le travail, le plaisir qu’elle y prenait. Elle était aussi céramiste et connaissait beaucoup de monde. J’ai tourné avec différents potiers et tous me dirigeaient vers deux personnes. J’ai choisi celui qui était le plus plébiscité, un excellent pédagogue, issu des grands ateliers de poterie. C’est quelqu’un de très créatif, toujours dans l’invention. J’ai suivi son enseignement, puis il m’a embauché comme manutentionnaire alors qu’il transformait un nouvel atelier. Cela a été une très belle expérience. Avec comme point d’orgue, la mise en place de son exposition. J’ai pu sortir des caves des créations de différentes époques, des grands formats. J’ai beaucoup appris en touchant ces objets, en les manipulant, les emballant…

Quels attraits trouvez-vous au tournage ?
On influe en permanence sur le résultat. Mais il y a aussi la présence de la matière, c’est une relation en face à face 50/50. La maîtrise du geste n’est pas la seule à compter. On est devant un corps qui a des choses à nous révéler. Une balle de terre n’est jamais parfaitement homogène, il faut chercher comment l’amener à ce que l’on veut, la pousser le plus possible dans un sens qui nous semble intéressant. Et parfois, il faut aussi savoir s’incliner devant ce qu’elle propose.
C’est aussi un choix. En tant que potier, faut-il se cantonner à une recette, ou accepte-t-on d’aller plus loin et là on peut faire émerger des choses auxquelles on ne s’attendait pas ?

Les différentes terres réagissent-elles différemment au tournage ?
Il y en a qui sont faciles à vivre, dociles tout au long du processus. D’autres sont extrêmement capricieuses. Je pense à la porcelaine qui peut nous lâcher à chaque instant du processus. Les sacrifices que l’on fait en la travaillant – beaucoup de casse – sont compensés par l’extrême douceur de cette argile. Elle ne pardonne rien, certes, mais, après cuisson, elle est plus dure que n’importe quelle autre. On peut la polir, la travailler très très fine, elle peut être translucide, ce qui, pour un designer est intéressant.

Y a-t-il des limites de taille ?
On peut aller vers le monumental. Ce qui me vient à l’esprit, c’est une jarre sur une carte postale qui vient d’Albacete, un endroit perdu d’Espagne, où vit mon père. J’ai trouvé cette carte chez Thierry Fouquet  mon professeur, un hasard incroyable. Et sur cette carte reliée à mes racines espagnoles, pose une dizaine de personnes. Elles sont adossées à une pièce fraîche qui est en train d’être moulée à la corde. . Je sais aussi que des artistes contemporains réalisent seuls des colonnades.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Et, plus largement ce qui vous nourrit ?
La terre en premier lieu. Au début de mon travail, la spirale. C’était venu d’un commentaire de ma première professeure qui regrettait de devoir cuire les pièces. Elle trouvait dommage de figer cette matière animée par le tour. Et l’idée d’une vis sans fin d’une spirale qui naît sur le tour m’intriguait beaucoup. On la voit lorsqu’on tourne, et pour en faire de belles, il faut tourner très fin, tirer la terre le plus possible, c’est presque un travail de funambulisme.
En ce moment, ce sont les visages. Je modèle des bouches, des nez. Je ne sais pas vraiment où cela va aboutir, je sais seulement qu’à la fin de la journée, si j’ai modelé une quinzaine de petits nez et de petites bouches, j’ai vraiment l’impression d’avoir rencontré quinze personnes. J’ai passé la journée seul à l’atelier, mais j’ai l’impression d’avoir communiqué. Les lèvres et les nez qui reviennent sont des lèvres et des nez connus, je pense que c’est pour cette raison. Après cuisson, je me dis parfois, ah, voilà mon oncle, ma mère…
Mais, je vais aussi dans de nombreuses directions, je vais travailler pour restreindre, approfondir.

Tasse avec nez et bouche.

Un nez, une bouche peuvent évoquer une personne, même si celle-ci ne se reconnaît pas forcément.

Mes plus vives émotions en art surviennent lorsque je peux faire un lien temporel. Savoir que la céramique a commencé il y a dix mille ans me rend très heureux. Entrer dans un musée, voir des pièces grecques, découvrir un reportage sur la porte d’Ishtar m’émeut. Je pense aux artisans du passé comme à des grands-parents. J’aimerais parvenir à faire émerger cette trace de l’Histoire dans mon travail.

Comment situez-vous les couleurs dans votre univers ?
C’est encore un grand mystère pour moi, mais aussi une fascination. La tendance actuelle voudrait que je sois sobre, tout blanc, tout gris, tout noir, ou alors que je parte vers les couleurs acidulées, un peu plastique, c’est ce qui se vend, puisqu’il faut parfois parler ainsi. Mais je n’y parviens pas. Je suis encore ancré dans quelque chose de daté, de très bourguignon, les émaux à effets. Ce que j’attendrais d’un client, amateur, acheteur, collectionneur idéal, c’est qu’il sache se plonger dans un centimètre carré de céramique pour se régaler des pépites de minéraux qu’on y découvre, pour admirer la profondeur, les différences de transparence. Quand on regarde de près les émaux à haute température dans une bonne lumière, on se retrouve dans des photos de nébuleuses, de grands espaces gazeux, les temps cosmiques au temps de la fusion des éléments…

Détail, émaux vus de près.

Vu de près, les émaux haute température recèlent des univers.

 

Avez-vous déjà songé à aborder d’autres formes de céramique, le raku, par exemple ?
Le raku ne correspond absolument pas à ma vie actuelle. Je vis à Paris, je produis dans cinq mètres carrés ? Je suis ébahi lorsque je rencontre des personnes qui pensent céramique avec des fours où il faut des stères de bois, où il faut surveiller le feu. Ce sont des maîtres du feu. Je cuis tout en électrique, quelque part, je suis inquiet parce que je vis en milieu urbain, mais ma cuisson est programmée, je lance et cela suit son cours. Je n’ai pas de vie sociale autour de la cuisson. J’ai vécu cela en Lettonie l’année dernière. C’est quelque chose de magique. On ne dort pas, on passe la nuit à veiller le four qui a été préparé pendant des mois, qu’on ne peut remplir seul. C’est un événement qui participe du sacré. Le feu est une divinité, on est à son service, il faut la nourrir. On ne lui donne pas n’importe quoi à manger, ni à n’importe quelle heure. Le four vit aussi, la brique se dilate, s’écarte, vieillit, s’abîme. Il existe des films qui sont consacrés aux grandes cuissons.