Malo A. :« Ne plus être la petite main fantôme »

Restauratrice du patrimoine spécialisée en arts graphiques, Malo A. est également peintre animalière. Elle met les connaissances acquises lors de ses études et de sa pratique professionnelle au service de son art.

Comment êtes-vous venue à la peinture animalière ?

Malo A. : Très jeune, passionnée d’écriture, de textes, je voulais être enlumineuse. Je n’étais pas attirée par la création en tant que telle, mais plutôt par la reproduction de documents anciens. Renseignements pris, il fallait obtenir un master à l’autre bout de la France. Et avec des débouchés aussi restreints, je me suis alors demandé quelle formation pourrait englober l’enluminure. Comme j’étais plutôt littéraire, que j’aimais l’histoire et n’avait rien contre la science, la restauration du patrimoine spécialisée en arts graphiques m’a fourni la réponse.

Ce métier est malheureusement souvent victime de coupes budgétaires, j’ai donc, ces dernières années, disposé de temps pour moi. En même temps, j’ai ressenti le besoin d’être devant l’œuvre et non plus derrière, de ne plus être la petite main fantôme. Grâce aux encouragements de mon ami, j’ai utilisé ce temps pour créer tout en restant dans la filiation de mon cursus qui m’a fait maîtriser l’usage de la feuille d’or et découvrir l’art asiatique. J’utilise donc la feuille d’or plutôt à la manière asiatique. De même, mes formats sont plutôt orientaux.

Quant à la peinture animalière, c’est bien sûr parce que je me sens très proche des animaux dans un monde où on les oublie. Les peindre, c’est ma façon, non pas de lutter, mais d’essayer d’exprimer leur présence. J’écris aussi des textes que je peux présenter à côté des œuvres.

Malo travaille sur son ours, dans son atelier, entourée de ses œuvres.

Malo travaille sur son ours, dans son atelier, entourée de ses œuvres.

Vous dites utiliser la feuille d’or à la manière asiatique. Quelles différences de traitement y a-t-il entre l’Orient et l’Occident ?

M. A. : Il s’agit surtout des supports et des colles. L’enluminure traditionnelle occidentale se prépare sur du parchemin et en Asie on utilise soit du papier soit du bois. Ensuite, on prépare le support avec un gesso avec du blanc de Meudon et de la colle de peau et on y colle la feuille d’or, le plus souvent avec une colle de peau. En Asie, on ne met pas d’apprêture sur le papier, ou on le fait avec du jus de kaki qui est rouge. En Occident, on pouvait aussi mettre un bol d’Arménie, qui est également rouge. On retrouve des similitudes, mais ce n’est pas tout à fait les mêmes techniques. Quant à moi, j’utilise une colle de peau de cerf, la nikawa qui vient du Japon. En France, on optait plutôt pour la gélatine ou la colle d’os ou de peau de lapin. La colle japonaise est très intéressante, car elle est beaucoup plus élastique et se travaille donc différemment. Je prépare rarement des fonds uniformes, j’aime faire vivre la feuille d’or et pour ce faire, il faut créer un relief. Et comme mes supports sont essentiellement en bois, on peut la poncer et si nécessaire, repeindre par dessus. Ce qui n’est pas possible sur de la toile.

Les châssis japonais sont très chers, aussi j’essaie de minimiser les coûts en m’inspirant des techniques. Là sur ce paravent, j’utilise du carton de conservation et plusieurs couches de papier importé du Japon. Le fond est un mélange d’une sorte de bol d’Arménie et la colle est posée à l’asiatique. Mais, comme c’est du papier, je ne le poncerai pas.

Ensuite, j’utilise de la peinture acrylique qui adhère directement à la feuille d’or, ce qui ne serait pas le cas avec l’huile. Même chose pour l’aquarelle, la feuille d’or est imperméable, il faudrait ajouter des adjuvants. L’acrylique permet beaucoup de souplesse et d’aisance et on peut l’utiliser comme de l’aquarelle.

Quand j’ai commencé, j’avais envie d’une petite touche d’originalité, mais je ne savais pas trop laquelle, puis je suis allée voir une exposition où l’artiste utilisait la feuille d’or. Cela a été le déclic. Sa pratique est totalement différente de la mienne, mais de voir ce matériau que je connaissais bien, cela m’a réveillée et révélée, si je puis m’exprimer ainsi. C’est arrivé juste au bon moment, celui où je m’étais décidée à créer et où je voulais me différencier des autres.

Pourquoi l’animal ? le dessinez-vous ou utilisez-vous des photos ?

M. A. : Au début, je portraiturais plutôt l’homme, mais ce qui est intéressant avec l’animal c’est qu’on peut le travailler comme bon nous semble alors qu’une personne a des attentes. Même s’il est considéré comme féroce, je peux, si je le désire, à travers le regard, rendre l’animal plus doux. Dans un de mes projets qui mesurera plus de deux mètres, je vais peindre des ours qui se battent, mais plutôt que de les faire agressifs, leurs yeux laisseront entendre que c’est un jeu.

Je m’inspire de photos et ensuite je fais des montages. Je travaille sur des photos libres de droits, ou avec des photographes animaliers qui me donnent l’autorisation et me font cadeau des droits. J’aime beaucoup les singes parce qu’ils nous ressemblent tout en gardant le bon côté de l’animal. Je peux leur faire des mimiques sympathiques. C’est plus facile que sur un oiseau par exemple.

"J'aime beaucoup les singes, je peux leur faire des mimiques sympathiques."

« J’aime beaucoup les singes, je peux leur faire des mimiques sympathiques. »

C’est la première fois que je peins un ours, mais je trouve leurs expressions se travaillent bien. Pour l’instant, je n’ai fait qu’un seul félin. En ce moment, je prépare plusieurs expositions en même temps. Il y a des propositions auxquelles il est difficile de dire non. Pour le musée de Beaune, le thème initial était les animaux de Bourgogne, ce que je trouvais trop restrictif et que j’ai réussi à ouvrir à ceux qui vivent en France. Je vais donc pouvoir présenter un ours, des loups, des animaux assez conséquents. J’aimerais aussi peindre les animaux qu’on considère comme nuisibles et qui ne le sont pas forcément, comme le renard, le blaireau. Il y a également les castors, les loutres, des poissons, des oiseaux. Pour beaucoup, l’oiseau représente la liberté et sans doute une forme d’innocence. Alors ils plaisent beaucoup. J’ai vendu tous ceux que j’ai peints.

Le rendu de la plume est très différent de celui du poil. Je m’amuse beaucoup sur ce dernier, car il a un côté fou. J’ai des confrères dont j’aime beaucoup le travail, mais dont je trouve la représentation du poil beaucoup trop léchée. Un animal sauvage n’est pas peigné, son poil fait des bourrelets, des bouclettes, c’est ce qui me plaît.

Faites-vous des croquis avant de peindre ?

Malo A. : Pour l’ours qui est entièrement sur la feuille d’or, j’ai dessiné des contours au feutre fin et c’est en peignant que cela vient. Sinon, je trace des contours et des réserves et je fais un dessin hyperréaliste au crayon de papier. De ce fait, les résultats obtenus sont différents. Sur la feuille d’or, c’est plus libre. On le voit dans les poils, avec le dessin préalable, je reste plus dans l’hyperréalisme, moins dans l’émotion. Je vais privilégier cette approche utilisée avec l’ours.

La peinture animalière semble être un univers un peu à part dans le monde de l’art !

Malo A. : C’est une spécialité à part entière, qui a ses collectionneurs, ses salons spécifiques où on est sûrs de toucher un public intéressé. Alors que dans une exposition plus généraliste, on ne nous repère pas vraiment. On y reste aussi parce qu’il y a une bonne ambiance.

A contrario, il semble vital d’avoir une particularité pour se démarquer…

Malo A. : C’est vrai, on essaie de ne pas se faire concurrence, de trouver son style. Beaucoup y arrivent, certains créent des choses extraordinaires techniquement parlant, mais l’émotion n’y est pas vraiment or elle est importante, une œuvre doit vous toucher. Pour moi, l’hyperréalisme abuse parfois des mêmes codes : fond noir, poils très léchés, mais il y a des personnes qui ne cherchent que cela.

Deux aquarelles.

Deux aquarelles.