Isabelle Coudrot : « Les yeux dans les yeux »

Il y a des regards qui me hantent: ceux des rescapés des camps de la mort, des petits rwandais, de la petite Afghane du National géographique (photo de Steve Mc Curry de 1984), de l’Algérienne qui hurlait sa terreur de l’égorgement, et bien d’autres encore. Il y a aussi des regards que j’ai rencontrés et fixés dans ma mémoire: ceux d’enfants traumatisés du foyer Saint Jean, à Metz, qui étaient mes élèves, ceux de mendiants de nos cités prospères, croisés quotidiennement, celui d’un chien battu avec une violence inouïe par un maître tout puissant, ceux des animaux des parcs zoologiques et des cirques.

Tristesse un tableau de la série Les yeux dans les yeux.

Tristesse, 100X162 cm, Technique mixte 2010


Les yeux dans les yeux  interpelle le consommateur lobotomisé par les besoins matériels qu’on lui crée quotidiennement pour s’enrichir à ses dépends, elle questionne sur nos responsabilités individuelles, notre regard sur les autres, l’environnement et la société, car ils sont ce que nous en faisons. Il faut changer soi-même pour changer le monde, réfléchir et assumer nos devoirs de citoyens, résister aux manipulations et aux mensonges, rester lucide et informé, savoir dire non, et faire sien le devoir d’indignation. Mes questions restent les mêmes : Qui sommes-nous ? Quelle est notre place sur terre ?

  • Des dieux à l’image de ceux que l’Homo sapiens, sapiens s’est inventés au fil des siècles par peur de la mort, aboutissement parfait de la chaîne de l’évolution, maîtres du monde pour qui tout est permis, capables de merveilles mais aussi d’atrocités, en compétition perpétuelle et en guerres toujours recommencées avec ses semblables, disposant du Vivant à sa guise, possessifs et avides jusqu’à l’autodestruction.

Ou bien ?

  • Un simple maillon de la chaîne de l’évolution. Des êtres faits de poussières d’étoiles, proches cousins des mammifères, bien sûr, mais aussi de toute forme de vie, animale, végétale, minérale. Des êtres avec une intelligence développée, qui s’aperçoivent qu’ils ne sont pas les seuls dans ce cas et qui se découvrent enfin investis d’un devoir de respect, de partage du monde et d’invention d’autres relations au vivant. Des êtres responsables, en marche vers l’avènement d’Homo éthicus, libres de toute manipulation idéologique et économique.

Il est évident ici que mon idéal est celui du simple maillon. À la lecture d’un article de Dominique LESTEL dans le Télérama Hors-série BÊTES ET HOMMES, je t’aime moi non plus, à l’occasion de la grande expo de la Villette, j’ai eu l’émotion de lire, formulée parfaitement, ma pensée de toujours, car les déviations actuelles dans notre relation aux autres et au monde vivant me consternent. Cette indignation se concrétise dans une série d’objets plastiques composites faits de trois éléments qui associent des techniques différentes et s’organisent autour d’un mot répété à l’infini. D’abord, un travail sur le regard, la communication la plus intense et la moins mensongère, celle qui fait exister les deux êtres qui se font face. Les bourreaux des camps de la mort regardaient-ils leurs victimes dans les yeux quand ils officiaient ? C’est une mise en parallèle d’expressions animale et humaine, et la force du sens qui s’en dégage. Pour moi, Homo sapiens sapiens est un animal comme les autres et les animaux sont des personnes, des yeux qui nous regardent et nous questionnent. Je mets en dialogue visuel le regardeur et deux regards que j’ai associés, car ils expriment pour moi le même sentiment. Ces regards interpellent et questionnent le regardeur sur son rapport au monde actuel, ils sollicitent sa réflexion : Et toi comment conçois-tu ta place et ton rôle dans ce monde du XXIe siècle ?  C’est aussi un travail sur l’eau, élément vital, convoité et menacé qui donne matière à un travail sur les reflets, les transparences, les opacités, les couleurs et les nuances. Le carré peint, mémoire d’un lieu aquatique et de mes ressentis du moment est en écho avec les sentiments exprimés par les deux regards qui se placent de part et d’autre. OÏKOS, terme grec qui se répète sur le carré peint, unit les deux regards et signifie en grec « le vivre ensemble ». C’est un appel optimiste, un désir profond de paix, de sagesse, de respect et de partage. C’est un mantra qui invite à la méditation sur notre responsabilité sur la planète. Un mot que le regardeur lit et qui l’unit aux personnages du tableau.

Isabelle Coudrot

Vous pourrez voir également des dessins de la série « Arrêt sur nature » et quelques livres d’artiste.