Isabelle Coudrot : « célébrer la Nature et le Vivant »

« L’art c’est la vie et la vraie vie est art, création et rencontre avec le sacré et je veux à chaque instant vivre dans une dynamique artistique » écrit-elle à propos de  sa série « Poussières d’étoiles ». Entretien à bâtons rompus avec une fidèle des Goûters. 

Souvenirs
Je tiens un pinceau et un crayon depuis que je marche. Au grand désespoir de ma mère, qui me disait : « Tu perds ton temps… Tu ferais mieux de… ». Je n’ai jamais pris de cours en dehors de ceux au lycée qui étaient mes préférés. Lors des épreuves de rattrapage du bac, j’ai choisi le dessin et croqué ma chaussure. Un 19 sur 20 qui m’a permis de décrocher la mention assez bien !

Un défi
Après avoir énormément dessiné, j’ai abordé la peinture, avec les « Nocturnes ». Mais le défi que je me suis lancé, c’est de faire vivre dessin, peinture et écrit ensemble. De mettre en forme ces trois langages.

Démarche (1)
Je cogite beaucoup, je lis beaucoup sur la nature, les animaux, la façon dont nous vivons. Puis, je commence par les carrés peints, qui traduisent des ressentis, une impression, des images qui m’habitent. Je les mets aussi en mots avec des petits textes. J’y raccroche ensuite le dessin.
Mais c’est également « du chaos naît l’ordre » un tableau qui entraîne un dessin, un haïku qui donne envie de peindre… Le résultat final est organisé, mais les manières d’y parvenir varient. Il y a une idée sous-jacente, un fil directeur. Ce peut être la colère, la nature, une rencontre. Les « Carnets de balades » sont la démarche d’une promeneuse. «L’araignée secrétaire », un hommage à Joe et un début de révolte contre le saccage du vivant. « Les yeux dans les yeux »  parlent plus du vivre ensemble en impliquant celui qui regarde, toujours autour d’un espace naturel plutôt focalisé sur l’eau. Pourtant quand je peins, je suis complètement dans le paysage où j’étais, dans ces lieux qui m’habitent
J’ai des carnets d’atelier où je note mes réflexions, des choses qui m’intéressent, colle des photos.
Souvent, les petits textes devancent le tableau. Et même s’ils ne sont pas explicatifs, je m’interroge parfois. Les mettre n’est pas aussi orienter le spectateur vers une interprétation. Ce n’est pas parce que cela fonctionne bien pour moi qu’il en sera de même pour lui. C’est le regardeur qui fait le tableau, comme le lecteur crée le texte.
Quant au texte qui accompagne une série, c’est souvent un premier jet. Je le rectifie au niveau de la musicalité, mais une fois qu’il est écrit, je n’y reviens pas.

Un des tableau de la série "Poussières d'étoiles".

Isabelle Coudrot exposera cette année sa série Poussières d’étoiles. En voici le N° 9, 140 X 100 cm, technique mixte.

Tâtonnements
Les tableaux ne sont pas forcément peints rapidement. Certains stagnent, n’avancent pas. Je les retourne dans tous les sens pour voir s’il en existe un qui fonctionne mieux. Et puis un jour… Il y a du fortuit, du tâtonnement, même si sont toujours présents une idée sous-jacente et une thématique récurrente : la célébration de la nature et du vivant.

Palette
Je navigue un peu dans toutes les couleurs. Comme je suis dans des ressentis de visuels de lieux, des sensations, c’est aussi fonction de l’endroit. Certains sont plus figuratifs, d’autres zooment sur un espace restreint qui suscite d’autres paysages. Et donc, j’utilise beaucoup de couleurs différentes, d’associations de teintes.

 Huile ou acrylique ?
Je n’utilise que de l’huile, l’acrylique est sec, mat, peu sensuel. Par contre l’huile… Je fais de ces cuisines ! Il m’arrive d’être incapable de dire comment je suis parvenue à tel résultat. Quelquefois, je rebondis d’une chose à l’autre ; à d’autres moments, cela n’aboutit pas. J’ai déjà détruit des toiles. J’ai la chance d’avoir un atelier qui est une buanderie et donc qui ne craint rien. Cela peut gicler partout, mes essais ne sont pas bridés par la peur de salir.

Des mélanges avec des matériaux ?
J’ai utilisé du sable, essayé la colle à carrelage qui j’ai trouvé un peu raide au bout d’un moment. J’ai même utilisé des paillettes bien kitch, mais cela allait dans le sens de mon propos. J’ai fabriqué des collages avec du papier de soie avec des écritures imaginaires.

Panne
Un tableau qui n’avance pas… Je le laisse, je le boude, je le retourne, je l’oublie, je continue d’autres projets, puis j’y reviens… Je peux l’abandonner six mois avant qu’il reprenne vie.
Par contre, j’aime bien travailler dans la continuité. Si les circonstances m’empêchent de peindre ou de dessiner pendant trois-quatre mois, j’ai du mal à reprendre.
Mais, en règle générale, j’ai la chance d’avoir tout sous la main. Je peux interrompre n’importe quelle tâche pour noter une idée. Quand je me promène, je fais des croquis. Je me constitue en permanence une base d’images qui nourrit mon travail.

Revenir sur une série ?
Cela peut m’arriver pour du dessin. Par exemple, j’ai repris « Arrêt sur nature ». Par contre, même si les séries ne sont peut-être pas forcément abouties, je n’ai pas envie d’y revenir. J’ai l’impression d’avoir dit tout ce que je voulais et je passe à autre chose.
À une époque où je ne pouvais pas peindre comme je le désirais, j’avais des « carnets de frustration » où je notais ce que j’avais envie de faire sans pouvoir l’exécuter, mais paradoxalement, je n’ai jamais eu le désir d’y revenir et de réaliser. Mon caractère me fait vivre ici et maintenant, sans nostalgie du passé.

Maîtres ou artistes préférés
Zao Wou Ki est une grosse source d’inspiration. J’ai eu la chance de pouvoir profiter tous les jours d’une exposition où il y avait soixante, soixante-dix de ses œuvres. Cela a été une grande émotion.
Fabienne Verdier aussi, avec cette spiritualité derrière une épuration du geste, avec la force de l’expression du vivant.
Ernest Pignon Ernest pour le dessin.

Colères
J’ai une autre série qui émerge sur mes colères, sur la manière dont on réifie l’animal, dont on le fait souffrir. C’est une démarche analogue à « Ibidem » où j’ai crié toute ma révolte contre la cruauté humaine. Cela commence à sortir en dessins, en textes. Je lis beaucoup de livres de primatologues et je me dis que nous sommes entourés d’êtres conscients ; conscients de ce qu’on leur fait subir.

Méditation
Dans la série « Espaces/méditations »  il y une évolution, quand je peins, je suis dedans, je n’existe plus en tant que personne. Le souci du texte du dessin disparaît. Je pense que le travail écrit et dessiné continuera à exister, mais sans doute à côté.