Du patrimoine de proximité à « Re-création »

L’année scolaire des maternelles de Lacanche aura été féconde. Encadrés par le pays d’Art et d’Histoire et un plasticien, ils ont réalisé une fresque inspirée par les vitraux. Le temps des Goûters, leur création va quitter la cour de récréation pour être exposée face au lavoir. Entretien avec Anne Chartenet, enseignante, et Bruno Clognier, plasticien.

Bruno, Anne, comment voyez-vous vos rôles respectifs dans Re-création ?

Bruno Clognier : Pour commencer, cette création n’aurait pas existé sans Anne qui l’a lancée. Ensuite, nous avons vu ensemble comment l’articuler par rapport au patrimoine local, comme faire en sorte qu’il aboutisse à une œuvre collective. Je suis plasticien et j’ai proposé une forme en fonction de la demande formulée. J’ai fait aussi en sorte que, plastiquement, elle débouche sur quelque chose d’intéressant. Et Anne et moi avons interagi. Bien sûr, je suis le moteur de cette œuvre collective, mais la distribution des rôles n’importe pas vraiment. J’ai trouvé l’idée du paravent attractive, car elle faisait écho aux vitraux et au patrimoine local de Lacanche.

Anne Chartenet : En fait, tout s’est vraiment construit au fur et à mesure. Il y a eu la proposition de participer à la biennale des Goûters et, de mon côté, je voyais cette petite cour toute grise dans laquelle les enfants jouent et je me disais : franchement, cela manque de couleur. De là, les choses ont germé, puis grandi.

B. C. : Moi, j’avais le cahier des charges et, à partir de là, il fallait trouver des solutions plastiques qui soient réellement artistiques.

A. C. : Et adaptées au public !

B. C. : Oui, adaptées à des enfants de cet âge, d’où l’idée d’utiliser des couleurs très lumineuses, les couleurs primaires. Anecdote, jusqu’ici, à chaque fois que je travaillais avec des maternelles, j’ai toujours voulu éviter ces couleurs très prisées par les enseignants. J’ai même décliné des gris colorés pour démontrer que le gris peut ne pas être triste. Mais, là, je me suis dit que c’était le moment de travailler, via les vitraux, avec des couleurs primaires ou presque. Avec cette référence, le contraste ne peut qu’être très fort. Le cernement de noir renvoie à des artistes qui l’ont utilisé comme Miró, Mondrian, Van Gogh, Matisse… C’était intéressant de travailler dans ce sens-là.

Bruno Clognier explique aux enfants le cernement de noir.

Bruno Clognier explique aux enfants le cernement de noir.

A. C. : Dans la construction du projet, il y a aussi le fait que tu (1) nous avais parlé de la demande de subvention qu’il était possible de déposer. Après tout s’est fait très vite. La contrainte de ce dossier, assez complexe à remplir, s’est révélée être une force avec l’introduction du patrimoine de proximité, qui n’était pas évidente au départ. Et, le pays d’art et d’histoire est devenu structure porteuse sur le plan administratif. Son apport a également lancé le travail artistique qui a abouti à la production. Maintenant, il y a des couleurs dans la cour !

Je tiens aussi à souligner que, tout au long du projet, jamais je ne me suis sentie seule. Je suis d’ailleurs assez stupéfaite de la façon dont tout s’est agencé : la demande de subvention, la structure porteuse, la relecture du dossier par les conseillères pédagogiques… l’implication des parents, l’aide technique de communauté de communes du Pays Arnay-Liernais… Chacun a apporté sa pierre au projet.

B. C. : Penser au paravent était une chose, mais la mettre en œuvre n’était pas si simple. Mais tout le monde a suivi.

A. C. : J’avais commandé les panneaux et l’idée de cette découpe qui rappelle certains bâtiments de Lacanche a fait basculer le projet. À ce moment-là, l’aide technique des agents de la com de coms a été déterminante. Et elle va jusqu’au bout avec le transfert de Lacanche au lieu d’exposition pour les Goûters.

B. C. : Techniquement, l’idée du paravent était très séduisante, mais pas évidente à mettre en œuvre. C’est là qu’on a pu constater la force qu’apporte un travail en équipe. Ce type de projet ne se construit jamais seul.

A. C. : C’est vraiment l’idée de la découpe qui rappelle certains bâtiments de Lacanche qui l’a fait basculer. Mais, pour moi, le côté monumental a également été source d’inquiétudes. Tous les âges allaient-ils pouvoir accéder à la peinture, intégrer la notion d’intérieur et d’extérieur. Elles n’étaient pas fondées. Toute la réalisation n’a apporté que du plaisir. Il y a eu une belle synchronicité, ainsi l’idée d’amener des objets colorés pour une installation sur la plaque au sol, nous est venue à peu près au même moment.

B. C. : Même si l’œuvre se réfère au patrimoine, elle a son autonomie. C’est un objet vivant. Il n’y a pas d’invention sans prise de risque, elle est intrinsèque à la création.

A. C. : Les enfants se sont également beaucoup impliqués. Lorsque nous avons établi la liste des invités pour le vernissage, tous ont levé la main. Le projet s’est inscrit dans un réseau porteur. Je citerai comme exemple les livres, les albums, les popups que la bibliothèque de Lacanche a fait venir de Dijon.
Un autre élément encore : il fallait que je restitue l’expérience pour le réseau art et Bourgogne. Depuis l’année dernière, l’école a un site Internet et cela m’a motivée pour l’enrichir. Le projet était valorisé d’une façon différente. De même, la clé USB proposée à la vente au bénéfice de la coopérative scolaire sera cette année sera exclusivement consacrée à Re-création.

En plein travail !

En plein travail !

Le fait de s’adresser à tes très jeunes enfants change-t-il votre façon de procéder ?

B. C : Cela ne modifie rien dans ma manière de concevoir l’œuvre, elle doit être aussi intéressante, aussi riche, qu’elle soit réalisée par des grands ou des petits. Certains projets sont susceptibles d’être plus porteurs ou plus féconds, mais l’enjeu reste le même. En tant que plasticien, je ne veux pas être enfermé, toutes les pratiques, tous les matériaux m’intéressent.

De plus, Anne et moi avons déjà travaillé ensemble.

A. C. : Cela minimise la prise de risque, je savais que Bruno allait s’adapter au jeune public et que nous étions deux pour réfléchir au projet. C’était très sécurisant. Au-delà, la classe Ulis de l’école va être impliquée. Les petits s’y retrouvent et cela tisse aussi avec une autre classe.

B. C. : C’est très bien que l’œuvre envoie des échos dans l’ensemble de l’école puisqu’elle sera posée dans la cour. Et, d’un point de vue purement formel, cela entre en résonnance avec mon travail personnel où j’utilise beaucoup le travail d’écho.

Pour rebondir là-dessus, que vous apportent, dans votre travail personnel, des interventions dans des classes ?

B. C. : Cela m’enrichit. C’est un échange et j’ai toujours pensé que l’art n’est pas qu’un objet plastique, cela engendre un partage, et sa richesse génère une qualité de vie différente. L’articulation des couleurs et des formes entre en relation avec le monde extérieur. Ici, il y a en plus la relation avec le patrimoine local. Même si ce n’est que l’onde générée par l’impact d’une petite pierre dans l’eau, c’est déjà ça. Le but d’un artiste est de créer quelque chose qui porte.

Même question pour Anne.

A. C. : Cette année a été très riche, le moment était venu de se lancer dans un tel projet. Les partenaires étaient là et tout s’est enclenché naturellement. Ensuite, bien entendu, cela a été un gros investissement en temps. Les dossiers, les préparatifs, la rédaction des articles pour le site… tout cela est très chronophage. Mais c’est aussi très plaisant. C’est une autre façon d’aborder la pédagogie et l’art insuffle des choses dans la classe. Difficile par contre de dire ce que cela apporte aux enfants. Mais, dès le départ des mots clés sont apparus. Travailler avec des vrais pinceaux et de la vraie peinture par exemple. J’avais à cœur aussi que Bruno ne soit pas juste un prénom et ils ont bien compris qu’artiste peintre pouvait être un métier. Pendant les séances, il y a eu des moments d’échange entre les enfants qui ne voyaient pas les mêmes choses, qui cherchaient leurs formes. Avec leurs mots, certains se sont interrogés sur ce qu’était une œuvre d’art.

Bruno : ils ont aussi progressé dans leur perception des couleurs. Lorsque nous avons retravaillé sur les panneaux en mettant une autre nuance de rouge sur du rouge, un jaune doré ou un jaune citron sur le jaune. Sur un plan pictural, ce n’est pas pareil. Et ils en ont pris conscience.

A. C. : le nom des couleurs les a marqués : rouge d’Orient, jaune doré, cela leur plaisait bien.

L’œuvre est désormais dans la cour, comment cela se passe-t-il ?

A. C. : À la récréation, lorsqu’ils passent devant, ils s’arrêtent.

B. C. : il y a certainement une appropriation, ils vont certainement se raconter des histoires sur ce qu’ils ont fait. Tout le travail par rapport au patrimoine local qui est en arrière-plan joue aussi le rôle d’une ancre.

1) Joëlle Acoulon, présidente d’Uchey Loisirs.