Colette Denizot : la peinture dans le sang

Si son parcours s’émaille d’expériences et de rencontres, l’art est sa colonne vertébrale, une passion constante qui l’anime et fait vibrer les couleurs de ses toiles. 

Enfant déjà…

Pour Colette Denizot, le désir de peindre s’enracine profondément et colore ses souvenirs d’enfance. Le premier se nimbe de la chaleur d’une journée d’été. « Mon père repeignait des volets en un vert amande à la mode à l’époque. Il s’était absenté. Posé en biais sur un muret, le bois séchait au soleil. Tout près, un pinceau trempait dans l’eau. Je l’ai pris et j’ai tracé des traits, j’attendais qu’ils disparaissent et je recommençais. »

Son attirance est stimulée par la présence, dans son village, d’un facteur-artiste. « Quand on passait près de chez lui, à travers le soupirail, on voyait des tubes et des pots pleins de pinceaux. Cela me fascinait ! »

Ce facteur propose à la mère de Colette de réaliser son portrait. Elle a huit ans et entre pour la première fois dans un atelier de peinture. « J’étais assise au milieu des toiles, parmi les châssis, entourée de couleurs, respirant l’odeur de la térébenthine… »

Enfant toujours, Colette aime la solitude et utilise de la gouache sur les restes de rouleau de papier peint que lui gardent ses parents. « Je m’amusais à recopier des tableaux de Gauguin que j’avais dû découvrir dans un livre d’école. Ils me fascinaient et mes reproductions ornaient ma chambre ».

La peinture l’aimante. Elle passe des heures à étudier la façon dont les couleurs sont appliquées sur des verres sérigraphiés. « Je ne parviens pas à expliquer pourquoi la peinture m’attire, mais elle le fait pour elle-même c’est pour cela que j’aime l’abstraction. Je n’ai pas besoin du sujet. »

Un détour par l’enseignement

Les aléas de la vie la conduisent à arrêter ses études prématurément. Elle accumule alors des expériences sans rapport avec la peinture, qu’elle continue « sans savoir pourquoi ». Sa belle-sœur l’oriente vers la peinture sur soie. Créations de modèles, marchés artisanaux, Colette ne vit que de cela pendant une dizaine d’années. Une rencontre avec la propriétaire de Temps X, un magasin de fournitures lui offre une nouvelle expérience. « J’ai commencé à apprendre aux gens à se servir du matériel, puis comme je créais mes modèles, de fil en aiguille, en plus des cours de peinture sur soie, j’en ai donné de dessin, de peinture à l’huile, d’aquarelle… Bref, toutes les semaines, j’avais une centaine d’élèves ».

Très formatrice, cette période de sa vie finit par la confronter à un choix : « Soit on est pédagogue dans l’âme et on continue à donner des cours, soit on est un créateur et enseigner, revenir sans arrêt aux bases devient difficile. Alors, plutôt que de tricher et de faire croire à mes élèves que je pouvais poursuivre, j’ai arrêté. »

colette-atelier

Ici ou là les murs de l’atelier s’ornent de citations, réflexions.

Des marchés de la création aux expositions

En 1991, choisie pour ses œuvres abstraites, elle commence à participer aux marchés de la création à Lyon. C’est un nouveau tournant. « Avant j’avais peint beaucoup de portraits, de copies d’anciens, des choses très léchées, très fines, ce qui m’a permis de bien connaître la matière peinture et de voir où je voulais aller. Parvenir à distinguer ce que les gens attendent de vous et ce que vous désirez vraiment est indispensable. »

Vient ensuite une première exposition, à la sécurité sociale de Châlon, à l’instigation de sa nièce, puis la rencontre avec « quelqu’un d’extraordinaire, qui m’a “embringuée” dans son association, qui m’a fait exposer jusqu’à 25 fois dans l’année, de la Méditerranée à la Belgique, en passant par Paris. Je ne me suis jamais posé la question de savoir si j’étais une artiste ou pas. Parfois, en quittant mon atelier, je me dis que j’ai peint mon dernier tableau, mais en y revenant le lendemain je reprends les pinceaux et c’est reparti. J’ignore le moteur réel, pourquoi je peins, mais c’est une évidence, la seule chose que je sache faire correctement. »

Le cheminement d’un artiste, sa progression, c’est aussi l’utilisation de techniques différentes : « dans les années 90, j’ai beaucoup travaillé la peinture à l’huile, j’aimais les sensations qu’elle procure. Puis des événements de ma vie ont impulsé un tournant. J’ai pris des bouts de bois, les ai attachés et ai créé des “cages à bonheur”. J’ai aussi travaillé à l’acrylique en faisant des collages, en utilisant des pierres, des cailloux, du sable, des feuilles… »

Un bouillonnement intérieur

De 2001 à 2007, la peinture s’efface devant l’éducation de ses filles, mais revient de plus belle lorsqu’elles ont grandi. « L’autre jour, j’ai lu un texte qui disait que lorsqu’on peint, on est l’instrument de sa peinture. C’est ce que je ressens, j’aime ça et j’espère que cela se sent. »

Avec l’abstrait, la question du titre est récurrente, Colette se refuse à brider l’imaginaire, la sensibilité de la personne qui regarde sa toile. Elle utilise tout d’abord des noms d’étoiles « parce qu’ils sont souvent très poétiques, mais ce sont aussi souvent des numéros ! Ensuite, j’ai associé une toile à un haïku. Sans être dans l’interprétation, c’était une mise en valeur, une résonnance. Depuis trois ans, je leur mets des titres musicaux. Je travaille tout le temps en musique. La peinture utilise des gammes de couleurs, des harmonies, des rythmes, des contrepoints, un vocabulaire issu du monde la musique. »

Bavarde dans la vie, Colette s’affirme aussi bavarde dans ses toiles, même si elle évolue : « Actuellement, je cherche des espaces de calme dans mes peintures. Comme je suis quelqu’un d’assez ténébreux, automatiquement, mes toiles sont sombres. J’ai du mal à aller vers la lumière. Je travaille par couche, je commence toujours par une ligne noire qui va déterminer la tension de l’œuvre. Ensuite vient une envie de couleur du rouge, du vert, du jaune… je la localise puis je joue avec les couleurs, les opposés, les ombres, les lumières. Contrairement à ce que beaucoup pensent, je travaille assise, sans grands gestes. C’est à l’intérieur que cela bout. »

L'atelier de Colette Denizot

Un atelier où les couleurs des toiles vibrent sur les murs. À l’étage, des cages à bonheur.

Huile ou acrylique ?

« Acrylique les trois quarts du temps, parce que je n’ai plus la patience d’attendre que l’huile sèche. De plus, l’utiliser est risqué lorsqu’on travaille en épaisseur. Il faut jouer avec les médiums, les siccatifs, attendre que cela sèche avant de refaire une couche. Par contre, avec l’huile, on sent la douceur de la matière, mais les acryliques de qualité donnent de très bons résultats. J’en use des kilos et des kilos pour travailler dans l’onctuosité, pour obtenir des fondus. » Les instruments utilisés ont aussi leur importance : « Les couteaux en acier donnent toujours la même touche lisse, froide. Alors je me suis bricolé des spatules qui me permettaient de faire des modelés, de lisser, de revenir, d’emmener. Je mets parfois les mains. Et, depuis peu, j’ai découvert une nouvelle génération de pinceaux en caoutchouc. »

Se remettre en question, fuir l’autosatisfaction sont des traits dominants chez elle. « Je le fais moins maintenant parce que je suis moins fougueuse, plus réfléchie, mais il m’arrivait régulièrement de peindre toute une journée, de rentrer le soir et de me relever la nuit pour aller lessiver ma toile.

D’autres fois, je prends conscience que quelque chose me dérange sur une de mes toiles, alors je la reprends, la retravaille, je ne garde qu’un morceau. Par contre, j’en conserve certaines intactes, ce sont des étapes, des moments clés de mon parcours. »

L’alternance entre les périodes d’exposition et celles où elle crée lui est nécessaire. Elle aime le contact avec le visiteur et l’incite à « découvrir avec les yeux et le cœur, et ne jamais dire : “je n’y connais rien”. La peinture parle d’elle-même, elle est là, vivante, vibrante. Chacun peut l’interpréter, la ressentir comme il en a envie. C’est un espace de liberté. »