Colette Denizot : « Des envies d’harmonies, de sensations »

Artiste réinvitée cette année, elle nous parle de l’évolution de son travail depuis deux ans et évoque l’édition 2016 des Goûters et l’apport des expositions.

L’évolution s’effectue selon deux axes : des éléments plus mouvementés, plus colorés, très rythmés, avec des lignes, beaucoup d’énergie d’une part et, d’autre part, une libération de l’espace dans la toile. J’essaie de poser un peu plus.

Occupation de l’espace, rythme, ressenti… J’ai pris conscience que j’ai tendance à toujours être dans le « trop », l’excessif. Je peux facilement me laisser emporter par une partie d’une toile et zapper tout le reste. Puis, petit à petit, comme lorsqu’on voyage, m’y promener, la regarder. Cela m’amusait d’occuper tout l’espace, je me promenais de haut en bas, de droite à gauche. Mais tout le monde ne regarde pas de la même façon et j’ai eu l’impression que certains se sentaient agressés par mon exubérance.

Parallèlement, désormais, lorsque je suis dans mon atelier, je suis concentrée, plus calme. Depuis toujours dès que je prends les pinceaux, ma main m’entraîne et cela n’était pas forcément maîtrisé. Depuis deux ans, j’essaie de gérer l’espace, de ne pas être systématiquement dans la symphonie, la polyphonie, mais aussi dans la ballade. J’adore l’opéra, il me met en transe et ma façon de peindre en était un peu l’écho. Je poussais les couleurs très loin, le rythme également. Je suis très sensible à la musicalité de la peinture.

J’assume peut-être aussi le fait de montrer une sensibilité plus fine, plus douce. Générer beaucoup de bruit permet de se cacher. Lorsque je peins, j’ai l’impression d’être un point fixe au milieu de la toile et que le monde tourne autour de moi, en cercles concentriques. Je suis ambivalente, exubérante, mais aussi contemplative. Dans une foule, d’une manière analogue, je peux m’assoir dans un coin et m’absorber dans tout ce qui se passe.  Le fait de créer des espaces un peu flous, que j’appelle vides, mais qui ne le sont pas ; espaces qui résultent d’une faculté d’occulter des éléments et d’accepter que tout ne puisse être là.

J’explique cela dans un texte, car avec l’abstrait celui qui regarde peut avoir besoin d’une porte d’entrée, d’un mot qui lui permettra de rentrer dans ton travail, de cesser de vouloir trouver du concret.

Les présences autour de moi virevoltent et se traduisent en couleurs. Avant je peignais systématiquement en musique, mais je me suis rendu compte que je travaille de plus en plus souvent dans le silence. Et ma peinture est moins à fleur de peau, moins superficielle. Je mets plus de temps pour terminer une toile, je cherche, je retravaille, je gratte, je démonte, je refais.

Cet hiver, j’ai travaillé les kakémonos. Pour le transport, il faut les rouler, donc pas de surépaisseurs, pas de grattages… J’ai donc voulu garder les couleurs et les lumières, mais avec des lignes. Le format impose un travail à plat et cela a été l’enfer, surtout pour le premier. Je ne parvenais pas à voir, à prendre du recul. Cela ne fonctionnait pas. J’ai appelé Florent (de l’association Aux Arts, etc. !) et je lui ai dit : « je n’y arrive pas, je ne fais que de la m… ». Il m’a répondu : « Au lieu de te focaliser sur tes lignes, revient à ce que tu fais d’habitude et, petit à petit, tu les y inclues. Et tu trouveras un autre chemin. »

Et cela a fonctionné. J’ai réalisé que j’avais besoin de la matière, de la sensualité de l’épaisseur et, en même temps, j’ai utilisé les lignes, un peu folles, dures, raides. Ce sont elles qui valorisent l’ensemble, qui en plus de la dynamique, donnent une lumière. Ce qui est intéressant, c’est de chercher. On se plante et on recommence et, à un moment donné, un travail va être vraiment réussi. Et là, j’ai moins peint, je me suis retenue. J’ai passé plus de temps à regarder et à ressentir pour poser la peinture au bon endroit. Maintenant, je m’attache à créer certaines zones floues, d’autres maigres, des zones hachurées, d’autres en matière. Il doit y avoir de tout et je reviens à mon histoire de point fixe avec le monde qui tourne autour. On trouve de tout dans le monde, du gras, du maigre, du léger, du profond, du lumineux, du foncé. Toujours avec le but que quand les gens regardent, ils ressentent quelque chose. La dynamique est toujours là, peut-être pas assagie, mais calmée. Je ne suis pas là pour appliquer une recette, mais pour chercher, avancer. À force de chercher, de gratter, de se tromper, de recommencer, on finit par aboutir. Et puis quelques jours après, on regarde la toile et on se dit : « Ah, j’aurais pu faire ça un peu mieux, là, et puis ici ». Je ne vernis pas mes toiles et je les reprends, les retravaille, ce n’est jamais fini. Cela ne l’est que le jour où quelqu’un l’accroche chez lui, parce que, là, je ne peux y aller avec pinceaux (rire) !

Lorsque j’expose, des personnes qui ont vu mes toiles de l’année précédente vont me dire : « Ah, mais vous ne peignez plus comme l’année dernière, ce ne sont plus vos couleurs… » Je n’ai pas mes couleurs, mais des envies d’harmonie, de sensations. Pour moi, tout est lié. Je ressens la peinture partout, dans mon assiette, dans ce que je respire, dans ce que je vois, ce qui m’entoure. Tout me déclenche des envies de peindre, non pas le réel, mais l’état d’esprit dans lequel je suis au moment où je le vois. Beaucoup de personnes confondent peinture et image, la peinture a d’autres dimensions. : celle de la matière, de la texture. On peut percevoir le geste derrière, la pression sur le pinceau…

J’ai un très bon souvenir des Goûters de 2016. Mais il n’est pas une exposition qui n’ait une suite, une retombée, une invitation, une amitié qui naît, une rencontre qui te fait progresser. Il a y toujours quelque chose. Il suffit d’être suffisamment ouvert pour accueillir cela. Je suis peintre et je le revendique haut et fort, je connais la couleur, la matière. Après l’appréciation est laissée à chacun. Je fais mon travail honnêtement et je suis trop heureuse lorsque les gens le sont devant mes toiles. Je peux me dire : « là, j’ai bien travaillé ! »

À lire aussi, l’article paru pour l’édition 2016.

 

Les kakémonos.

Les kakémonos.

Colette commente son travail.

Colette commente son travail.

Deux tableaux exposés lors de l’édition 2016.