Anne-Marie Kelecom : à l’écoute de la matière

« L’argile me met en état d’agir, de créer. Avec l’argile, tout est transformation, métamorphose. Partir de la source comme si, au bout de mes doigts, l’argile laissait advenir ce qui cherche à naître, à se construire, à respirer. » Retour sur un parcours riche d’expériences et de rencontres.

Un parcours atypique, habité par la terre

Toute petite, Anne-Marie aimait déjà modeler. Chez sa grand-mère, elle fabriquait des personnages avec de la terre du jardin. À 15 ans elle s’orientera en arts plastiques, à Liège en Belgique. À 18 ans, elle décide de devenir infirmière. Elle y découvre le métier d’ergothérapeute en psychiatrie. Un atelier terre venait de démarrer, elle y emmène les deux patientes placées sous sa responsabilité le temps d’un stage.

Elle part ensuite au Congo, pour y exercer son métier. Elle revient en France et s’installe en Bourgogne, près de la Clayette. Elle s’y ennuie, n’ayant jamais vécu à la campagne. Elle s’inscrit alors à un atelier terre à Paray-le-Monial et se lie d’amitié avec l’animatrice. Son parcours la mène ensuite dans les Deux-Sèvres, puis en Ardèche. À chaque fois, elle se débrouille pour faire de la céramique et continuer à se former.

Autodidacte, à 40 ans, elle a l’occasion de faire une école céramique pour appuyer ses acquits. Cette formation confortera son orientation vers la sculpture et les installations.

Elle part ensuite au Congo, pour exercer son métier. Puis elle se marie, revient en France et s’installe en Bourgogne, près de la Clayette. Elle s’y ennuie, n’ayant jamais vécu à la campagne. Elle s’inscrit alors à un atelier terre à Paray-le-Monial et se lie d’amitié avec l’animatrice. Son parcours la mène ensuite dans les Deux-Sèvres, puis en Ardèche. À chaque fois, elle se débrouille pour faire de la céramique et continuer à se former.

Engobe, terres enfumées, raku
En Ardèche, elle travaille avec des élèves de primaire et obtient de suivre une formation sur les engobes à « matière contact » à Lyon. « Ce qui m’intéresse vraiment c’est ce qui sort du sol. De plus l’émail est toxique, et, avec ses changements de couleur, très difficile à appréhender pour les enfants. Les engobes deviennent plus vifs à la cuisson, mais leurs teintes se devinent déjà avant. »
Elle rencontre une céramiste qui l’initie aux terres enfumées, puis de retour en Saône-et-Loire, elle sollicite une formation à l’Infipp à Dijon pour pouvoir animer un atelier à la maison des jeunes. Elle découvre alors le raku avec Philippe Patissou : « Ça a été un vrai moment clé. Prendre le sol, le modeler, le cuire, mais pas en poussant deux ou trois boutons. J’ai besoin de cet accompagnement physique. »
Un peu plus tard, un petit héritage lui permet de s’offrir une école de céramique, qu’elle suit en horaires aménagés, car elle travaille à mi-temps.
Elle se forme ensuite avec Camille Virot, un céramiste qui a remis le raku dans un contexte européen : « Le raku c’est aussi toute une philosophie, mais nous ne sommes pas asiatiques, et on s’est simplement approprié un technique, ce qui l’appauvrit. C’est presque une insulte lorsqu’on connaît son histoire. Camille Virot, par contre, est resté dans un vrai travail sur la matière, une recherche profonde de matière. C’est une référence théorique, un de mes maîtres. Avant de le rencontrer, j’avais lu tous ses livres.
J’ai fait un stage chez lui, et en huit jours, il m’a tout réappris, c’était extraordinaire. Après, lorsque tout s’est décanté, je me suis focalisée sur “qu’est ce que je fais de cette céramique, qu’est ce que je recherche dans le raku.” Cela m’a permis de mieux comprendre la matière, d’aller plus loin, d’être plus judicieuse dans mon mélange, de perdre moins de temps avec l’inutile. Un moment clé dans mon parcours.
 »
« Le raku permet un vrai échange avec la matière lors de la cuisson, on apprend beaucoup d’elle, elle nous offre parfois des “cadeaux céramiques”. Lorsqu’on acquiert de l’expérience, qu’on commence à comprendre, on peut insuffler plus de choses, la conversation devient plus intense. Mais il y a tellement de critères qu’on ne peut pas vraiment être le maître. On peut cuire et recuire. Avec les grosses pièces, en raku, le rapport avec le feu est intense, la cuisson physique, j’ai besoin de ce double aspect : pensée et physique. »

La céramiste Anne-Marie Kelecom

Anne-Marie Kelecom, chez elle.

Une belle expérience au Congo…
Elle a ensuite l’occasion de monter un projet d’échanges avec le Congo où la période coloniale et les guerres ont fait disparaître une céramique avec des terres enfumées. À un moment  : « Je cherchais des pinces avec un très long manche pour le raku. En Afrique c’est facile, on dessine et quelqu’un réalise. Je suis donc allée dans le village où habite mon amie. Elle accueille les enfants abandonnés dans une structure où ils alternent travail et école. Je suis donc allée dans le petit atelier de ferronnerie et je lui parle du projet en cours à Kinshasa. Elle me dit alors, tu sais, qu’en fait je suis potière. Nous nous connaissions depuis vingt ans et elle ne m’en avait jamais parlé ! » Tout le travail de poterie s’est arrêté avec l’arrivée du plastique.
Elles décident alors de rouvrir un gisement d’argile et de mettre en place un atelier pour les enfants. Elles n’avaient pas prévu la suite : « On s’est fait envahir par les femmes. La terre a disparu en un clin d’œil. Elles ont sculpté, sculpté, il y en avait partout, c’était hallucinant. En fait, au Congo, dans la région du Mayumbe, lorsqu’il y a un décès, les femmes ont coutume de sculpter pour honorer les défunts. Et cette pratique avait cessé puisque la poterie avait été abandonnée, et que le quotidien avait pris le pas sur la tradition. Il y avait une urgence, un besoin qui couvaient en elle et que notre livraison de terre avait ranimés. »

Installation, moment clé, lithops, stromatolithes
Après cette expérience en Afrique et l’école Anne-Marie Kelecom s’installe et commence à créer chez elle, dans la cave, puis dans la grange d’une amie, avant de trouver la maison où elle vit actuellement.
Une rencontre lors d’une exposition provoque une prise de conscience : « Rentrée chez moi, je me suis rendu compte qu’à travers mon travail, je n’avais jamais cessé de raconter ma vie ! Cela m’a angoissée, car je trouve ma céramique aurait dû dépasser cet aspect narratif. »
« J’avais alors des lithops dans mon atelier, c’étaient les seules plantes qui résistaient à mes absences répétées. Je cherchais aussi à me détacher du travail de Camille Virot, je ne voulais pas faire du Camille Virot. Et les lithops ont été comme une respiration. Là, j’avais l’impression de ne plus raconter ma vie, c’était une ouverture à l’abstrait. Les gens se les approprient avec leur imaginaire. »
Au cours d’une autre exposition, elle rencontre une professeure de biologie, qui lui fait découvrir les stromatolithes. « Et c’est là que sont arrivés dans mon travail les petits pointillés. Je me suis inspirée de cette vie et de ce qu’elle véhicule. Tout ce travail est une recherche sur la  résilience si bien enseignée par la nature. »

L’amour de la terre
« Ce que j’aime, c’est prendre la terre, je deviens son outil. J’aime les pièces que l’on peut poser comme on le veut, c’est une façon de se les approprier. Cela laisse les choses libres, ouvertes. Je cherche des terres très ‘matière’, avec de la chamotte, avec des grains dedans. J’aimerais ne travailler qu’avec la terre que je trouve dans les carrières, mais cela demande des outils – broyeurs, filtres – que je n’ai pas, c’est également très physique et aussi très chronophage. Maintenant, on se doit d’utiliser ces termes affreux : rentabilité, produits. J’achète donc ma terre. Je la mélange parfois, je fabrique mes enduits, mes engobes, de la sigillée (1). Je fais des essais, je cherche, on se heurte à des échecs, mais on a aussi de belles réussites. En Andalousie, j’ai utilisé une terre très chamottée, très matière. »
La terre influe aussi sur le projet. « Récemment, je voulais un gré blanc, pour contraster avec les grès sombres. Mais il n’avait pas l’éclat de la porcelaine. J’ai donc introduit la porcelaine dans ma recherche. J’adore aussi mélanger les différentes matières, les sables, j’aime jouer sur les granulosités, cela permet de créer des parties lisses et d’autres rugueuses, de jouer sur les contrastes. Ce sont aussi les rencontres, les échanges qui enrichissent le travail, il faut savoir se laisser bousculer, trouver sa place, un équilibre. »

1)      On fait décanter de la terre, les sables tombent dans le fond. Reste à la surface, une fine pellicule, un peu huileuse avec laquelle on enduit la céramique. Passé au four, cela forme un vernis naturel, satiné.